Vue-du-ciel

10 mars 2010

Prologue

Cette histoire est l'histoire de vies. J'essaierai de ne pas sombrer dans le stéréotype, tout en essayant de conserver un style, même si c'est un peu prématuré d'utiliser ce mot, dans mon cas, agréable, qui ne sombrera pas dans la monotonie.
Tous les personnages qui vous seront présentés sont inspirés de personnes réelles. Absolument tous. Je me suis un peu amusée en leur rajoutant quelques traits de caractères, en leur faisant vivre quelques expériences, afin de rajouter du piquant à l'histoire. Mais je tiens à ce que vous le sachiez, tout de même, car la création des personnages est la grande difficulté dans la rédaction de cette histoire, il y en a tellement ! Ils ont tous une psychologie particulière, fruit d'une réflexion et surtout d'une grande observation pendant laquelle j'ai tenté de décrypter leur manière de penser, de concevoir le monde.
Mon "style" est simple, aussi vous n'aurez aucune difficulté de compréhension durant la lecture, du moins je le pense, et j'espère que vous aurez le courage et la patience de suivre mon récit jusqu'à sa conclusion.

Bonne lecture !

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1___ Lucia.


      Il fait vraiment beau, aujourd’hui. Ajoutez cette chaleur estivale à un cours de physique particulièrement soporifique coïncidant avec la phase de digestion du déjeuner, et vous voilà plongée dans une torpeur dont il me sera particulièrement difficile de m’extirper.

Le soleil m’arrive droit dans la tête, je commence à avoir une de ces migraines…

-Eh, Erwan, Erwan !

Le gros garçon affalé devant moi émerge subitement de sa léthargie, pour se retourner vivement, un sourire plaqué sur la face.

-T’as besoin de quelque chose Lucia ?

-Oui. Tire le rideau, s’il te plaît, j’ai le soleil dans la gueule.

Il paraît déçu de ma requête, et s’exécute.

-Merci.

Ce simple compliment paraît le ravir au plus haut point. J’aurais fait un heureux, aujourd’hui. Pourquoi ne pas le rendre davantage, après tout ? Malgré les coups de poing qui martèlent l’intérieur de ma tête, je tente d’engager la conversation.

-Erwan, il te reste combien de points pour avoir le brevet ?

-Combien de… Euh, 23 !! Et toi ?! répond-il, enjoué.

-Mais parle pas si fort Erwan !

-Euh, pardon. Il t’en manque combien ?

-52.

-Ah, euh… C’est… beaucoup, enfin, je veux dire, non…

-Merci.

-Non, mais j’voulais pas dire ça !

-C’est bon, j’sais que je suis nulle. Quand je serai au lycée, je me mettrai à bosser, mais là… Bon c’est la fin de l’année, ça sert pas à grand-chose de s’y mettre tout de suite.

-Tu vas au lycée ? Moi je pars faire de la musique aux Etats-Unis, dès que j’ai mon brevet !

Je le fixe avec des yeux ronds.

-Jure.

-Non je blaguais, dit-il, le visage déformé de joie par sa blague, qu’il doit juger excellente.

-Ha ha ha…

La sonnerie retentit. Mon dieu, enfin. Je n’aurais pas du essayer de lui parler, jamais je ne pourrais nouer de liens avec un type comme celui-là. En plus il est raide dingue de moi, je peux lire en lui comme dans en un livre ouvert.

Je rassemble mes affaires dans mon sac à main marron, en cuir. Quand j’en ai fait l’acquisition, toutes les filles de la classe se sont extasiées dessus, et n’ont pas tari d’éloges à son égard. C’est toujours pareil.

Quand j’ai de nouveaux vêtements, quand je me fais une nouvelle coiffure, quand je change de photo sur mon facebook, quoi que je fasse, les gens le voient en bien. Je suis une sorte de fille « parfaite » que tout le monde adore.

On ne m’admire que pour ces choses superficielles, parce que je suis belle, sociable, mais jamais on ne cherche à gratter sous cette surface lisse, polie, comme si ma vie n’était que bonheur.

Alors que mon malheur en fait partie intégrante.

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11 avril 2010

2___ Erwan.

ERWAN

 

J’ai du mal à croire qu’elle m’ait adressé la parole, d’habitude, elle ne fait même pas attention à moi. Si elle ne m’insulte pas et ne me ridiculise pas, comme la plupart des filles avec qui elle reste, elle me calcule pas pour autant. Elle est trop cool, trop belle, et aussi intelligente je pense. Je suis vraiment content qu’elle m’ait parlé, ça m’a mis de bonne humeur pour le restant de la journée.

Quand je suis arrivé dans ce collège, j’étais maussade, car j’avais dû quitter mon meilleur ami, avec qui j’ai gardé contact, et la fille pour qui j’avais le béguin.

Mais depuis le moment où Lucia est apparue pour la première fois dans mon champ de vision, je suis plus qu’heureux que Maman ait été mutée.

Je pense plus qu’à elle, c’est fou, je l’aime vraiment, elle et ses cheveux châtains clairs mi-longs, ses yeux en amande, sa bouche en cœur, cette fille a tout pour plaire.

Et moi, je suis un petit gros, qui met les fringues de son grand frère, réputé pour son humour… désastreux, qui se trimballe avec un sac de gamin, héritage de mon grand frère également. Jamais je lui plairai.

-Eh Erwan, faut que je te parle d’un truc !

Je ne réponds pas à Fabien, et continue de divaguer.

-EH OH, mec, tu m’écoutes ?

-Ah, ouais, Fabien tu veux quoi...

-Ouais, donc j’voulais te dire, ma sœur m’a acheté Portal pendant son voyage en Chine, putain ça gère comme jeu ! Tu viens chez moi après les cours, et j’te montre !

Typique de Fabien. Il passe son temps à parler de jeu vidéo. Bon, c’est pas moi qui irais dire ce sujet ne m’intéresse pas, mais à la longue, c’est gonflant. Sauf que c’est mon seul ami, et c’est déjà mieux de traîner avec lui qu’avec Jacques, donc je fais semblant de m’intéresser un minimum à ses déblatérations inintéressantes.

Et puis, j’aime bien ça les jeux vidéo, il faut l’avouer. C’est assez prenant, et puis, en général je ne fais rien de bien passionnant le samedi après-midi, donc ça comble mon ennui.

Le samedi après-midi, Lucia, elle, doit sortir avec ses copines. Avec ses copains. Des mecs beaux, marrants, parfaits quoi. Qu’est-ce qu’elle dirait si elle savait que je passait la majeure partie de mes week-ends à m’empiffrer de crème glacée devant des séries américaines, affalé dans mon canapé ? Je la dégoûterais. Si c’est pas déjà le cas.

-On a cours de quoi Fab’ ?

-Maths, j’ai carrément la flemme… soupire-t-il en postillonnant sur les cheveux de Johanna.

-Oh, y’a pire hein.

Le sport, par exemple. Quoi de plus honteux que de devoir trimballer ses bourrelets sur cinq tours de terrain, et de devoir s’arrêter au bout de deux, suffoquant, le visage rougi par l’effort, tandis que tu ne comptes plus les fois où tu te fais dépasser par les champions de la classe.

-Pire ?! Ouais c’est sûr, on trouve toujours pire, n’empêche… Tu sais j’trouve que le prof a un peu la même tête que le boss du 3ème niveau de…

Et c’est reparti. C’est vraiment une idée fixe chez ce mec.

-Euh, Erwan, excuse-moi.

Camille vient de me bousculer. C’est la meilleure amie de Lucia, et je l’aime bien, elle aussi. Rien qu’à son visage, on peut discerner sa gentillesse, par la douceur de son regard et de ses traits. Ses grands yeux marron chocolat me fixent, un peu gênés. Je sais que je peux lui faire confiance, ce n’est pas une pimbêche avide de ragots.

-Camille, j’peux te parler ?

-Maintenant ? S’étonne-t-elle.

-Euh ouais.

Sous le regard interrogateur de Fabien, nous nous dirigeons un peu à l’écart de la masse grouillante d’élèves, près d’un escalier.

-T’avais quoi à me dire ? dit-elle en rejetant ses longs cheveux tressés derrière son épaule d’un mouvement de tête.

-En fait, j’aurais voulu savoir, ce que… euh…

-Oui ?

-J’aurais bien aimé que tu demandes à Lucia ce qu’elle pense de moi…

-Oh, Erwan, t’es amoureux de Lucia ?!

Peut-être aurais-je mieux fait de me taire. Maintenant que je suis grillé, autant jouer cartes sur table.

-Ouais, euh vite fait, hein. Mais lui dit surtout pas ! Demande-lui juste si elle m’aime bien. Et le raconte à personne.

-Non mais ne t’inquiètes pas, je suis pas une salope moi. Je lui dirai, promis.

-Merci, t’es vraiment sympa.

-Bon, ‘faut qu’on aille en maths, tu viens ?

-Je te suis.

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3___ Camille.

CAMILLE

 

Je ne suis pas vraiment étonnée par l’aveu d’Erwan, à vrai dire. Lucia et moi nous doutions plus ou moins de quelque chose. C’est un gentil garçon, un peu lourd, à vrai dire je ne peux pas le supporter quand il commence à faire ses blagues à deux balles.

Voilà Johanna qui se tourne vers moi.

-T’as une touche, Cam’, dit-elle en regardant Erwan, assis deux rangs plus loin.

-Arrête, c’est pas du tout ça.

-Ouaiiis, geeenre, qu’est-ce que c’est, alors ?

-J’peux pas te dire, ça te concerne pas Jo.

-J’ai trop envie de savoir, là !

Je ne réponds pas, et me contente de la fixer, froidement.

-Une clope, marchande-t-elle.

Je passe ma langue sur mes lèvres, tentée par l’offre. J’ai commencé à fumer cette année, un peu pour suivre le mouvement, il faut bien l’avouer. Aujourd’hui, je suis à sec, et le goût du tabac me manque un peu, j’ai la gorge sèche.

- Toutes les clopes que tu veux, je ne te dirai rien.

Raconter un secret à Johanna équivaut à se confier au monde entier. Si je lui parle de mon entrevue avec Erwan, je peux être sûre que la totalité des collégiens sera au courant de tout dans deux heures.

-Tu saoules Cam.

Sur ce, elle se retourne.

-Hé, Lucia.

Les prunelles en amande de ma meilleure amie se posent sur moi.

-Oui ?

-J’ai un truc à te dire.

-C’est quoi ?

-Mais pas maintenant, on va au Jack’s, après les cours ?

-J’sais pas. Il faut que je rentre, pour ma mère, tu comprends ?

Tu parles si j’ai compris. Lucia, c’est pas une fille qui nage dans le bonheur, comme la plupart le croient. Elle s’occupe beaucoup de sa mère, qui déprime, depuis la mort de son mari. Toute la journée, la pauvre femme erre dans leur appartement, une bière à la main, la plupart du temps. Lucia doit faire en sorte que les factures soient payées à temps, s’occuper de la cuisine, du ménage. Ca se voit qu’elle l’aime, sa maman, malgré tout ce qu’elle a pu lui faire subir, c’est vraiment une fille admirable.

L’autre jour, une assistante sociale a appelée, alertée par un des voisins. Et Lucia a peur, qu’on l’arrache à sa mère, que ferait-elle, sans son enfant ?

Je m’efforce de la réconforter. Mais certaines choses me dépassent. Je sais que Lucia évolue dans un univers bien différent du mien, qu’elle est infiniment plus mûre que je ne le suis, mais elle reste ce que nous sommes tous : des gamins. Désarçonnés par cette réalité effrayante qu’est la vie, et que devrons affronter tôt ou tard. Je suis assez lucide pour m’en rendre compte, mais certains ont l’air de penser que ce moment n’arrivera jamais. Johanna, par exemple, a un esprit tellement futile...

-Ok. Donc on essayera d’en parler pendant la récré de 4 heures. C’est quoi ce dessin ?

-C’est le prof de maths, ça ressemble non ?

-Oh t’es méchante… Quoique, son nez est encore plus gros, donne ton crayon…

-Et après c’est moi la méchante ? Non mais ho t’as vu, t’es encore pire…

-Alleeez donne-moi ton crayon !

Nous avons passé l’heure à nous chamailler gentiment, à ignorer complètement le professeur, qui, force de nous rappeler à l’ordre, nous prend notre carnet.

Voilà que la sonnerie retentit.

-Camille, Lucia, fait l’enseignant en agitant nos cahiers.

-Vous nous avez mis quoi m’sieur ? dit Lucia, nonchalante.

Après tout ce ne sera pas la première, ni la dernière heure de colle que nous passerons ensemble.

-J’ai été coulant, étant donné que c’est la fin de l’année. Mais la prochaine fois, je serai intransigeant. Maintenant, filez.

Nous ne nous faisons pas prier, et sortons de la classe, le sourire aux lèvres.

-Il est sympa, tout compte fait.

-Ouais, j’crois qu’il a mérité qu’on rétrécisse la taille de son nez sur notre dessin.

Nous rions de bon cœur, jusqu’à ce que Lucia s’interrompe.

-Au fait, qu’est-ce que t’avais à me dire ?

Je m’apprête à lui répondre quand une voix caquetante agresse nos tympans.

-Lulu, Caaam !!

Lucia déteste Johanna, mais encore plus lorsqu’elle se met à l’appeler « Lulu », surnom qu’elle juge ridicule, je l’approuve.

-Vous venez fumer devant le bahut ?

Je sais qu’elle va me bassiner quant à la petite discussion que j’ai eue avec Erwan. Cette fille est abominable, pire qu’une sangsue, à croire que les potins soient l’essence même de sa petite existence. D’un autre côté, si elle m’offre une cigarette, pour tenter de me corrompre, je ne dis pas non.

-Ok, je viens.

-J’vais rester avec Marie, on se revoit en français Cam ? dit Lucia, qui, après m’avoir adressé un sourire fugace, disparaît au détour d’un couloir.

Je suis Johanna jusqu’à l’entrée du collège. Nous posons nos sacs sur une marche et nous nous asseyons sur un muret.

-Tu veux une clope ? fait Johanna, en sortant son briquet violet transparent.

-C’est quoi comme marque ?

-Lucky Strike.

-Bon ok, passe, je soupire.

Je tends la main, mais elle fait tournoyer la cigarette entre ses doigts soigneusement manucurés, avec un air malicieux.

-Quoi ?

Johanna me fixe d’un air insistant, comme pour m’amener à une déduction qui sensément, doit lui paraître évidente. Je mets un peu de temps à comprendre.

-Oh Jo, tu vas pas me faire chier avec ça toute la journée, c’est même pas intéressant en plus !

-J’ai envie de faire ma fouine, répond-elle en allumant son briquet.

-File-moi ma clope et j’te dis ce dont Erwan m’a parlé.

-Ok, attends j’te l’allume.

Elle me donne la cigarette, qui a déjà commencée à se consumer lentement, je la fourre dans ma bouche, et tire une bouffée de tabac.

-Bon alors, il t’a dit quoi exactement Erwan ?

-Tu peux toujours rêver pour que je te le dise, dis-je avec un sourire narquois.

-Hein ?! Camille, ça se fait pas, j’croyais que t’étais une meuf bien, tu me saoules là, merde !

-Non mais ça va hein, c’est pas comme si j’avais ruiné ta vie non plus, dis-je en rigolant. T’as pas l’impression d’en faire un peu trop là ?

-N’empêche, c’est pas sympa, marmonne-t-elle en se renfrognant. J’te filerai plus jamais de clope.

-Merci quand même, hein.

Soudain, le ciel me tombe sur la tête.

-Saluuuuut Cam !!

Je me retourne, effrayée.

-Evan ? Sérieux, fais plus jamais ça, j’ai failli avoir une crise cardiaque !

Il m’adresse un large sourire. Evan est un gars assez mignon, qui est moins âgé qu’il n’en a l’air. Quelques mèches éparses de ses cheveux châtains clairs s’échappent de son chapeau noir, rayé blanc.

-Salut Evan, dit Johanna, un peu mécontente d’avoir été ignorée.

-Oh, Jo ! Ca va ? Excuse-moi j’ai du mal aujourd’hui…

-Oui, très bien, répond-elle froidement.

Je sais que si Johanna se comporte ainsi envers lui, c’est parce qu’elle n’a toujours pas digéré le fait qu’il soit gay, malgré l’amour sans bornes qu’elle a pu lui vouer l’an dernier.

-J’ai reçu un truc bizarre dans mon casier, regardez.

Il me tend une lettre, que je déplie, elle est un peu froissée.

C’est une déclaration, les mots sont constitués d’assemblages de lettres prélevées dans des magazines.

-Ah ok la meuf qui a trop regardé de séries à la télé, je commente.

-Moi j’trouve ça mignon, dit Evan.

-Tu viens de dire que c’était bizarre…

-Ouais, mais quand même, c’est mignon. J’aurais préféré qu’elle m’le dise en face, quoi.

-Tu sais, c’est pas toujours facile, intervient Johanna, avec l’air exaspéré de la fille incroyablement blasée qui en a vu d’autres.

-Au pire, c’est pas si grave si tu ignores qui c’est, ça évitera d’en rendre certains jaloux, dis-je en jetant un regard lourd de sous-entendus à Evan.

Il sort avec un gars du lycée d’en face, depuis 3 mois.

Evan me répond par un gloussement atrocement féminin. Je ne parviendrai jamais à supporter ce son, surtout quand celui-ci provient de la bouche d’un homme. Si même les membres de la gente masculine se mettent désormais à ricaner comme des dindes, je peux sérieusement envisager un déménagement en Sibérie orientale.

Le son lointain de la cloche parvient jusqu’à nos oreilles. J’écrase mon mégot contre le muret, et me redresse.

-Allez Jo, on a encore deux heures de cours là.

-La merde… Moi j’vais pas en français.

-Tes parents vont te tomber dessus, je diagnostique.

-J’en ai rien à faire, allez en cours, dites que j’suis malade… Je serai là en SVT.

-Comme tu veux, dis-je en haussant les épaules.

La suite est prévue pour le 12 avril.

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12 avril 2010

4___ Johanna.

JOHANNA

 

Ok, elle est mignonne, elle est sympa, mais quelle soumise cette fille… Il faut la voir, avec Lucia : un vrai petit toutou !

Bon, j’ai d’autres soucis en tête, pour le moment. Par exemple, avec qui vais-je passer cette heure de libre ?

Ethan ? Il est mignon, sympa, il fut un temps pendant lequel je m’entendais bien avec lui. Cependant… Depuis que j’ai appris, qu’au collège, il se faisait martyriser par ses camarades de classe… C’est une toute autre affaire.

Alexis, alors ? Non, lui il ne veut plus me parler depuis qu’on a rompu.

Je sais, je vais appeler Simon. Je l’ai rencontré en soirée, et on ne s’est revus qu’une seule fois, depuis. Mais il m’a tout l’air d’être un type bien.

Je pianote sur le clavier tactile de mon portable, et colle l’appareil à mon oreille.

Pourvu qu’il réponde…

-… Allo ?

-Simon ?

-Ouais, qu’est-ce que tu veux ?

-J’me demandais si ça te dérangeais pas de venir jusqu’à mon bahut, et de rester avec moi jusqu’à 17 heures ?

-Euh… Désolé Jo, mais je suis avec des potes là, j’peux pas bouger, mais si tu veux tu peux…

Je n’en entends pas davantage, un de ses amis se met à hurler dans le combiné, que je recule d’un air pincé.

-J’ai rien compris Simon.

-Ouais, euh désolé, c’est Matthias, il est con ce mec… Tu peux nous rejoindre si tu veux ? Y’a de l’alcool, et tout.

-J’veux bien, vous êtes où ?

-Dans le local que le vieux utilise pour ranger les feux d’artifices en été, tu vois ?

-Ouais ouais, bon j’arrive ? Y’a à boire, tu dis ?

-Oui, plein.

-Compte sur moi pour liquider votre stock !

-J’te connais, on t’attend ! Bon j’dois raccrocher, j’n’ai presque plus de crédit ! A tout de suite Jo !

Je range mon portable, le sourire aux lèvres. Dire que les autres doivent être à l’instant en train de s’ennuyer ferme, affalés sur leurs bureaux. Voilà une bonne heure à passer en perspective. Une heure. C’est court. Il faut que je me dépêche !

Je me mets à courir aussi vite que mes talons me le permettent, d’une manière assez ridicule, je l’imagine.

Après 10 minutes de trotte, me voilà devant le fameux local. Ce lieu ne sert qu’en été, pour le feu d’artifice du 14 juillet, aussi, le reste de l’année, la municipalité le laisse à notre disposition. Des branches de lierre et des lézardes sillonnent les murs du bâtiment, recouverts de tags, là où la végétation ne les a pas encore envahis.

Des rires d’hommes me parviennent depuis la porte, ouverte. J’entre, tout sourire.

-Jo !!

Simon se dirige vers moi, titubant, une bouteille à la main, et m’enlace. Le verre cogne contre mon épaule, je grimace. Je me libère de son étreinte, lui adresse un sourire enjôleur.

-Tu me présentes tes potes ?

-Ouais, alors ça c’est… Il hésite un instant, un doigt tremblant pointé vers son ami. Jordan ! Puis lui c’est Hugo, et là c’est Matthias.

Ah, c’est donc lui Matthias, plutôt mignon. Et passablement éméché, c’est ma chance. Je cours m’asseoir à ses côtés.

-C’est toi qui a gueulé dans mon téléphone ?

Il éclate de rire, comme si j’avais fait une blague hilarante, et me propose de la Manzana.

-Cul-sec ?

Je m’empare de la bouteille en riant, et bois ce qu’il en reste.

 

Je m’en souviens pas trop, mais j’ai sûrement passé une bonne heure. Je suis un peu pompette, mais j’arrive à me tenir correctement. En tout cas, j’ai eu le numéro de Matthias, et ça, c’est un bon point pour moi.

Vite, il est 53. Je recommence à courir, et hurle « Bonjour ! » à un passant.

Un peu pompette, c’est tout.

Je déboule dans le couloir en même temps que la sonnerie. Dieu merci, la classe n’est pas encore rentrée. Je me dirige vers Marie, Lucia et Camille, l’éternelle suiveuse. Toutes trois me regardent d’un air étonné.

-Jo, tu viens d’où ? dit Marie.

-T’es toute rouge, tu devrais voir ta tête, et je crois bien que tout ton maquillage a coulé.

-J’étais avec un pote à moi, et ses copains.

-Vous avez fait quoi ?

-C’était trop… trop… trop fraiiis !! je m’exclame en rigolant. P’tain et vous vous étiez en français, mais merde quoi, ‘faut profiter de la viiie !!

Sur ce, j’entame une sorte de danse de la joie, et me mets à me déhancher comme une Indienne.

Mes amies se regardent, l’air à la fois scandalisées et étonnées. J’entends un rire moqueur derrière moi et fais volte-face.

C’est Clara, qui se fout me gueule. Mon aversion pour cette fille est réciproque, et je le sais. Je la trouve vraiment conne, j’aime pas non plus les gens avec qui elle traîne.

Elle a remarqué que je l’avais entendu. Elle me fixe, une lueur amusée anime ses grands yeux verts.

-Quoi ? T’as quoi à te foutre de moi, comme ça ?

-Oh, rien, réplique-t-elle, ses prunelles quelques peu refroidies.

-C’est parce que moi j’m’éclate, t’es jalouse c’est ça, en fait ?

Elle ne répond rien, mais recule légèrement.

-Tu réponds, connasse ?

Gilles s’approche de moi, prudemment. Il pose sa main sur mon épaule.

-Euh, Jo, ça va peut-être aller là, calme-toi…

Je le repousse et m’écrie d’une voix suraigüe :

-Quoi ?! C’est une grosse pute cette meuf, c’est de ma faute peut-être ?!

Toute la classe me fixe, maintenant. L’air est vibrant. Ils en veulent, du spectacle ? Ben, j’vais leur en donner. Je marche en direction de Clara.

-Alors tu parles plus toi ?

-Johanna, arrête, j’suis désolée, c’est bon.

-Mais ouiii, t’es désolée, de toute façon je sais que tu fais que baver sur mon dos. Et joue pas les étonnées, c’est vrai !

-Je vois de quoi tu parles, je…

Ma main fend l’air et s’abat sur sa joue.

Des exclamations choquées parcourent l’assemblée. On me pousse en arrière, je trébuche et m’affable pitoyablement sur le sol. Je ne cherche même pas à me relever, j’ai la figure déformée par la colère, et les cheveux en bataille. Je crois sentir des larmes couler sur mes joues.

-Qu’est-ce qui se passe, ici ?! intervient une voix rocailleuse. Johanna, que fais-tu par terre, enfin ? Regarde dans quel état tu es !

Je tourne la tête vers M. Marchal, les joues ruisselantes d’eyeliner. Je dois ressembler à une sorcière, ainsi.

-Monsieur… Monsieur… Je…

Je n’arrive même plus à parler, mes mots sont entrecoupés de gros sanglots.

-Bon, viens, je t’emmène à l’infirmerie, tu auras les idées plus claires après t’être rincé la figure… Les autres, ne bougez pas, gronde le professeur.

Il m’entraîne dans les couloirs de l’établissement. Je suis morte.


La suite est prévue pour le 13 avril.

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13 avril 2010

5___ Clara.

CLARA

 -Eh, Clara, ça va ?

Mes yeux et ma joue me picotent légèrement, et je lève la tête vers Sylvain, la larme à l’œil. Ses pupilles marron, entourées de petits cercles transparents, sont un peu agitées par l’inquiétude.

-Oui, oui.

-Si t’as mal, tu peux le dire hein, t’as la joue en sang.

Je caresse mon visage, mes doigts se constellent vite de petites traces rouges foncées. Je prends un teint blafard, ce qui doit créer un contraste effrayant. Je n’aime pas le sang.

-Non ça va. Je vais aller me rincer le visage, et ça va partir, je pense.

Je m’éloigne précipitamment, pour cacher les larmes de douleur et de rage qui jaillissent de mes yeux. Me faire ridiculiser publiquement par Johanna, pourrait-on imaginer pire situation ?

Mon humiliation n’est cependant pas aussi complète que la sienne, et heureusement. Venir bourrée en cours, cette fille est décidément totalement stupide.

J’examine l’étendue des dégâts. J’ai le teint crayeux, et mes cheveux auburn sont en bataille. Quatre longues griffures parcourent ma joue droite. Elle m’a bien amochée…

-Clara ?

Je fais volte-face. Ce n’est que Lucille.

-Quoi ? fais-je d’une voix geignarde.

-Euh, c’est bon, ça saigne plus ?

-Si… Regarde !

-Ah ouais, quand même, dit-elle, en riant.

-Pourquoi tu rigoles ?

-Non mais j’repense à sa tête quand elle est tombée par terre, tout à l’heure, c’était assez comique.

-Elle m’a à moitié défigurée, c’est pas comique.

-Ah si, quand même, pouffe Lucille.

-Ouais… Toute la classe va se fiche de moi, à cause de ça, en plus…

-Je ne pense pas, affirme-t-elle, plus sérieuse. C’est plutôt Johanna qui va attirer l’attention, en fait.

-Ah, sur ce coup-là, elle s’est vraiment ridiculisée… Tant mieux ! j’ajoute en souriant.

Aïe. J’ai encore plus mal quand je souris.

-Je vais dire aux autres que tu vas mieux, et je reviens.

-Non c’est bon, je viens avec toi, ça ne saigne presque plus, de toutes façons…

C’est donc ensemble que nous regagnons l’endroit où nous avons laissé nos amis. Ceux-ci se sont mis à l’aise, en attendant le retour du professeur.

Laurianne est affalée entre les jambes d’Arnaud, sa tête reposant sur son épaule. Il la berce doucement, tout en jouant avec une mèche de ses cheveux bruns. Sylvain est adossé contre le mur, les yeux dans le vague, et Johan pianote sur son portable.

-Oh Clara, est-ce que ça va ? s’enquiert Laurianne.

-Oui ! je réponds en souriant, quand même heureuse que l’on s’en fasse pour moi.

Johan commence à farfouiller dans son sac, un Eastpack noir à porter en bandoulière, et en sort un paquet de mouchoirs. Il m’en tend un.

-Tiens, j’pense que ça risque de recommencer à saigner.

-Ouais, merci.

J’applique le papier contre ma joue, ça me brûle. Je m’assoie aux côtés de Sylvain.

-T’as vraiment une sale tête.

-Je viens de me faire frapper par une furie aux ongles limés comme des épées, à quoi tu t’attends ? je rétorque.

-T’essuies au mauvais endroit, t’as du sang plein la joue…

-Ah Sylvain tu m’énerves ! T’as qu’à le faire, toi, tiens, prend le mouchoir !

Je lui fourre dans les mains le Kleenex déjà presque usagé, qu’il regarde d’un air légèrement dégouté.

-T’en aurais pas un propre, plutôt ?

-Oh, c’est que du sang.

Sylvain se penche sur moi, et commence à me tamponner la joue avec le papier. Je devais m’y prendre mal, parce qu’avec lui ça ne brûle pas.

-On dirait une maman qui s’occupe de sa fille, dit Johan.

-Mais ta gueule, dit Sylvain en rigolant.

Il dérape légèrement, et m’arrache une grimace.

-Sylvaaain, fais gaffe !

-Pardon.

Je croise son regard préoccupé et me détourne aussitôt. Cette proximité n’est pas désagréable, mais un peu gênante, à vrai dire.

-Bon, j’pense que c’est bon, t’as qu’à tenir le mouchoir sur ta joue.

Je lui adresse un large sourire en guise de réponse. Lui m’ignore promptement, et retourne parler à Arnaud. Sylvain est quelqu’un de très taciturne, mais je n’apprécie pas ce genre d’attitude.

Une douleur à la nuque me saisit soudain. Ces raideurs sont de plus en plus fréquentes, depuis que j’ai eu une otite, il y a deux semaines. Il faudra que j’en parle à maman, si elle prend seulement le temps de m’écouter. Je me masse la nuque en grimaçant de douleur.

Mais voilà Evan qui s’approche, tout sourire.

-Ca va mieux, Clara ?

-Non, j’ai maaaaaal, je m’exclame en me jetant dans ses bras, feignant les sanglots.

Il me fait tourner de droite à gauche, tandis que je m’accroche à son T-shirt. Les autres se marrent.

-C’est trop mignon, dit Laurianne entre deux éclats de rire.

-Tu viens on va faire un tour, dit Evan.

Je ne peux pas résister à la joie contagieuse qu’émettent ses grands yeux, dont la teinte verte est exactement similaire à la mienne, et m’accroche à son dos, tel un bébé koala. Nous partons, hilares, comme deux gamins que nous sommes. J’improvise une petite chanson aux paroles répétitives que j’entonne tandis qu’il me trimballe dans le couloir du 2ème.

-Ah c’que t’es lourde Clara, redescends.

-Non.

Evan me fait basculer en arrière, et je m’écrase contre le sol, en poussant un petit cri strident.

-Mais j’suis handicapée, ça ne se fait pas Evan !

Je m’assois en tailleur, et le fixe d’un air boudeur.

-A ton avis, elle va avoir quoi Jo ?

-J’espère qu’elle sera virée, et ce sera tant pis pour elle.

-Elle peut être sympa, observe Evan.

-Comment tu peux dire ça ? je m’offusque. C’est une cruche ! Elle ne t’aime pas non plus.

Il se mord la lèvre inférieure, apparemment blessé. Evan est quelqu’un de profondément gentil, presque autant que Laurianne, alors lui faire de la peine me serre un peu le cœur.

Je lui enlace le cou, et lui murmure affablement :

-Désolée, en fait, je ne pense pas qu’elle te déteste tant ça. Juste que j’étais énervée contre elle.

-C’est bon, c’est rien. Au fait, ajoute-t-il tournant son visage vers le mien, ça avance avec Sylvain ?

Je rougis comme une tomate, et me décolle promptement de lui.

-Qu’est… Qu’est-ce que tu racontes ?

-Oh allez, c’est bon, vous êtes trop mignons tous les deux, dit Evan en essayant de m’attraper les joues.

Je me lève, comme si on avait fait quelconque offense (à vrai dire, c’est le cas), et retourne en direction de la salle de classe.

-Clara !

-Je ne t’écoute pas !

-Oh c’est bon Clara, j’te taquinais !

Je fais volte-face, et tombe nez-à-nez avec un garçon hilare, qui tente de me rattraper.

-Moi, je trouve pas ça drôle.

-Bon allez on va en cours.

-Ouais, ah mais Evan, j’te préviens ! T’as pas intérêt à avoir un sourire, euh, narquois, quand je parlerai avec Sylvain.

-Non, je serai sage.

Les choses étant mises au clair, nous nous dirigeons vers notre salle de cours. Les autres ne sont pas encore rentrés. Il en met, un temps, M. Marchal !

-Allez, on se range sur le côté du couloir !

Quand on parle du loup.

Je me joins au rang d’élèves, et me place aux côtés de Lucille, tandis que le prof nous fait pénétrer dans la salle de classe.

Après nous avoir fait asseoir, et réclamé le silence, M. Marchal prend la parole, le semblant grave :

-J’aimerais savoir ce qu’il s’est passé avec Johanna.

Bien évidemment, personne ne pipe mot.

-Elle semblait, à vrai dire, un peu confuse. Mais elle a réussi à me faire comprendre qu’une de ses camarades l’avait agressée.

Oh, c’est pas vrai… Dans quelle galère me suis-je embarquée ?

-Oui Clara, c’est à toi que je m’adresse, enchaîne-t-il en se tournant vers moi.

-Mais m’sieur, j’ai rien fait !

-Ce n’est pas ce que semblait vouloir dire Johanna. Elle était en larmes, figure-toi.

Je suis indignée. Mais que cherche cette fille ? Je n’aurai, de toutes manières, pas de mal à me disculper.

Je considère M. Marchal d’un œil flegmatique.

-Elle vous a menti, moi je n’y suis pour rien. C’est elle qui m’a frappé, en plus, regardez ce qu’elle m’a fait, je dis en montrant ma joue blessée.

Ce professeur est assez fourbe, en fait. En réglant ses comptes avec moi en présence des autres élèves de la classe, il pense certainement que j’aurai plus de difficultés à me défendre. Il se fourre le doigt dans l’œil.

-Il doit bien y avoir une raison à cette affaire, tout de même. Johanna ne t’aurait pas frappée sans raison, tout de même, tu dois avoir une part de responsabilités, et ce serait bien que tu l’assumes, Clara.

-Vous avez qu’à demander aux autres, j’vous jure que j’ai rien fait !

Un silence de plomb s’abat sur la salle.

-Alors ? demande le professeur, à l’attention de tous les élèves.

Mais qu’est-ce que je fais parmi ces empotés ? Ils pourraient quand même m’aider, je ne sais pas, moi !

Laurianne, loué soit son nom, prend finalement la parole :

-Euh, en fait elle a raison, Johanna a un peu… pété un plomb.

Ses mots sont suivis d’un mouvement d’approbation général. Je me tourne vers le prof, l’air incroyablement suffisant.

-Très bien. Clara, il faudra tout de même que tu passes au bureau de la CPE, demain, à 10 heures, pour t’expliquer avec Johanna.

La belle affaire ! Ils ne s’imaginent pas une seule seconde que j’ai peut-être des choses plus importantes à régler que de m’expliquer avec une fille hystérique traversant une difficile (surtout pour son entourage) crise d’adolescence ?

-Oui oui…

-Bien, nous allons donc reprendre le cours sur les chromosomes, je disais donc au cours précédent que la trisomie 21 est une anomalie du…

Je plonge alors dans un état second et m’endors à moitié sur ma paillasse. 

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14 avril 2010

6 ____ Clara.

Déjà la fin de la journée ! Demain, nous sommes en week-end.

Je marche en compagnie de Lucille vers l’arrêt de bus. Nous avons empruntés un petit chemin de graviers, qui contourne le collège, un raccourci, en fait. Les bouteilles de bière et les sacs MacDo sont notre unique compagnie. Nous critiquons allègrement les têtes de turc de la classe, notre activité préférée. Et ça balance sur Erwan, Fabien, Jacques, ou Rébecca.

Vicieux, certes. Mais, avouons-le, qui ne se l’est jamais permis, ne serait-ce qu’une ou deux fois ?

Avant de devenir amies, Lucille et moi nous critiquions mutuellement. Réunies par les fruits du hasard dans la même chambre, pendant un voyage scolaire, nous avons appris à nous connaître, et nous nous sommes trouvé de nombreux points communs. Maintenant, c’est ma meilleure amie. Comme quoi, tout peut arriver.

La conversation dévie finalement sur l’amour secret de Lucille.

-Oh et tu sais quoi, Sébastien m’a prêté son livre en physique, comme j’avais oublié le mien !

-C’est génial…

Elle me donne un coup de pied.

-Oui c’est génial. Ah mais qu’est-ce qu’il est beaaau…

-Tu lui as déjà parlé ?

-Non, mais j’suis sûre qu’il est super intelligent ! N’empêche j’aimerais bien être à côté de lui pendant un cours, ce serait pratique.

-C’est sûr qu’il est plutôt pas mal, sauf que ça ne doit pas être très drôle de sortir avec lui, ce mec a aucune conversation…

-Mais t’en sais rien !

-Il parle jamais à personne, Lucille.

-Si j’suis sûre qu’il a plein d’ami à qui il parle ! Des fois, il parle à Arnaud et Sylvain, d’ailleurs.

-Oui, enfin je suppose qu’ils ont à peu près les mêmes centres d’intérêt, ils se fringuent à peu près pareil…

Le sentier débouche sur la grande rue. Nous marchons en silence sur un trottoir adjacent à la bibliothèque universitaire, de hauts platanes nous protègent de la chaleur du soleil.

-Oh merde, c’est pas mon bus, là-bas ?! s’exclame soudain Lucille.

Ni une, ni deux, la voilà qui détale en courant, aussi vite que ses courtes pattes le lui permettent. 

(désolée pour cette suite super courte :( )

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15 avril 2010

7___ Lucia.

LUCIA

 

Cela fait déjà plusieurs minutes que j’attends mon car, tentant d’échapper à la chaleur étouffante en me réfugiant dans la maigre zone d’ombre qu’offre l’abri de bus.

 Lucille me passe devant, en trombe, et se rue dans l’autocar qui laisse tourner son moteur, avant de reprendre la route.

Lucille est une fille assez difficile à cerner, elle paraît assez froide, et calculatrice d’apparence, mais ne l’est pas tant que cela, quand on la connaît un tant soit peu. Elle a de fréquentes sautes d’humeur, et peut-être aussi déplaisante que de bonne compagnie. Cette fille possède des qualités d’intelligence et de culture, c’est indéniable, nos sujets de conversation tournent principalement autour des derniers livres dont nous avons fait l’acquisition, ou lus.

Aussi, c’est sûrement la fille avec qui je m’entends le mieux dans la classe, après Camille, son naturel froid et posé me plaît.

 

Elle est précédée de peu par Clara, qui regarde le car s’éloigner en souriant. Je l’aime bien elle aussi, mais moins que Lucille.

C’est une sorte d’astre miniature, elle transporte fraîcheur de vivre et gaieté où qu’elle se trouve. Clara a de beaux cheveux auburn tirant vers le roux, et de grands yeux verts qui lui confèrent une expression enfantine.

Mais je la trouve légèrement diminuée ces derniers temps. Elle me paraît plus maigre, moins enjouée. Peut-être est-elle malade.

-Oh, Lucia, tu me fais une place ? dit-elle en se tournant vers moi.

Je me décale légèrement vers la droite, un rayon de soleil vient fouetter mon oreille.

-Il fait vraiment super beau, continue-t-elle, dommage qu’on ne soit pas en vacances pour en profiter.

-Oui, mais dans deux jours on pourra un peu profiter, j’irai sans doute à la plage.

-Tu fais quoi pendant les vacances ?

-Je sais pas. Je pense pas aller quelque part, cette année… J’vais rester en ville.

-Moi je vais dans ma famille, en Auvergne, dans une maison avec une piscine. J’ai hâte.

Elle est toute émoustillée, et je la comprends. Chez moi, il n’y a pas l’argent pour prendre du bon temps dans une villa ensoleillée. Comme maman ne travaille plus, on a seulement les rentes, que l’assurance nous verse depuis que mon père est mort, pour régler les factures. Ce mois-ci encore, on est justes.

-Mmmh.

Devant mon manque d’enthousiasme évident, Clara s’empresse de changer de sujet.

-Hum, et, euh, d’un autre côté c’est un peu triste que ça soit la fin de l’année. A la rentrée prochaine on va tous se retrouver dans des lycées différents.

-Ouais, c’est dommage, on a eu une pure classe cette année.

-Tu vas dans quel lycée ?

-Ambroise, et toi ?

-Lavoisier, dit-elle en hochant la tête d’un air malheureux. Je serai avec Lucille, Sylvain et Laurianne.

-Enzo ne va pas dans le même lycée que vous ?

-Non, il va en Arts Appliqués à Clémenceau.

-Ah, nul pour Laurianne.

-Oui.

Cette petite conversation m’a permis une rapide prise de conscience. Je n’avais pas pensé, que c’était sûrement les derniers moments que nous passions ensemble. Avant d’être dispersés au quatre coins de la ville, en fonction des goûts, des ambitions, et du budget de chacun. Une idée me vient.

-Eh, Clara, tu sais ce qui serait bien ?

-Quoi ?

-De faire une soirée, mais genre une soirée, on inviterait toute la classe. Avec de l’alcool, et tout. Ca serait cool, non ?

-Ah oui, c’est une bonne idée ! Mais, euh, tout le monde ? J’veux dire, même Jacques ?

-Moi personnellement ça ne me dérangerait pas de l’inviter. Ma mère s’en fout, de ce que je fais. Seulement, s’il se met à balancer pour l’alcool, y’en  beaucoup qui seront… mal.

-Ouais donc on supprime Jacques de la liste. Les autres, je pense que ça ira. Rébecca voudra sûrement pas, mais on pourra quand même lui proposer, non ?

-Oui. On en parle aux autres demain, ok ?

Je m’empresse de clore la conversation, car mon bus vient d’apparaître au détour d’une rue.

-Bon, alors on fait comme ça ? A demain !

Je farfouille dans mon sac, à la recherche de ma carte, et la brandit victorieusement au chauffeur. Je m’installe sur un siège vide, et enfonce les écouteurs de mon Ipod dans mes oreilles. Je me sens bien. La perspective d’une fête entre 3ème 3 m’a littéralement expédiée sur un petit nuage.

Le bus s’éloigne du centre pour s’enfoncer dans des quartiers plus délabrés de la ville. Il passe devant mon ancien appartement. Un logement convenable, dans un immeuble blanc, en face d’une boulangerie. J’aimais bien vivre là-bas. Mais nous avons dû déménager, à cause de maman.

Voilà que les constructions deviennent de plus en plus miteuses, hautes, vieilles. Nous passons devant un vieux bâtiment désaffecté dont l’enseigne pâlie proclame «Maison de Jeunesse Edouard Corbière».

Ah, c’est mon arrêt.

Les portes coulissantes s’ouvrent en grinçant, et je descends. Le bus redémarre, dans un nuage de poussière, et je me dépêche de regagner la tour où je loge, sous un soleil de plomb.

Les quelques arbres qui bordent le trottoir sont rachitiques et totalement dépourvus de feuillage.

-Eh mademoiselle !

Oh, c’est pas vrai. Je presse le pas, sachant ce qui m’attend si je fais l’erreur de m’intéresser d’un peu trop près à cet interpellateur.

-Mademoiselle, tu veux pas venir boire un truc ?

Il m’attrape par le bras, et me retourne dans sa direction. Je me dégage vivement.

-Non, ça m’intéresse pas, dis-je d’un ton sec.

Il n’a pas l’air vraiment méchant, mais sérieusement, je ne me vois aller nulle part avec un type qui rentre son pantalon dans ses chaussettes. Je reprends ma route, et l’entend grommeler dans mon dos :

-Connasse…

Ouais c’est ça, va te faire foutre. Je pousse la porte de mon immeuble, et débouche dans le hall, qui empeste l’urine.

J’ouvre la boîte aux lettres, car bien entendu maman n’a pas été prendre le courrier. Publicité, publicité, facture, publicité… Rien de bien intéressant.

Je gravis les marches de l’escalier, jusqu’au 6ème étage. Mon étage. Un couloir sombre aux teintes défraichies, où s’aligne des portes marrons à la peinture écaillée. Je pénètre dans mon appartement.

Ca pue, et les volets sont clos. J’aperçois une masse sombre sur le canapé, ce doit être maman. J’ouvre les fenêtres, pour aérer un peu.

-Grmblblm… grommelle ma mère.

-Ca va maman, t’as fait quoi aujourd’hui ?

-Gnn, rieeen, y’a Lorenzo qu’est v’nu…

Lorenzo, c’est le copain de ma mère, si j’ose dire. Enfin, il vient que pour la sauter, je le vois jamais sinon.

-Ah, euh, et t’avais bien pris ta pilule au moins ?

Je n’aime pas avoir à prononcer ces paroles, j’ai l’impression que la mère, c’est moi.

-MERDE ! s’exclame-t-elle.

-Oh non, mamaan !

-J’vais la prendre, c’est bon, attends… grogne-t-elle en titubant vers le comptoir de la cuisine.

-Ouais, essaye toujours, mais j’suis pas sûre que ça serve à grand-chose.

-P’têtre que si j’en prends plus ça va mieux marcher…

-Non mais n’importe quoi !! Arrête ! Depuis quand tu l’as pas prise ?

-Hier midi…

-Putain, ça fait plus de 24 heures, c’est mort là… T’as vu Lorenzo hier ?

-Non.

-Bon, c’est rattrapable, panique pas surtout. J’descends à la pharmacie, bouge pas s’il te plaît.

Ni une, ni deux, je dévale les escaliers en courant, traverse la rue en trombe, manquant de me faire écraser par une Twingo, et pénètre dans la pharmacie, essoufflée.

Il règne dans la pièce une fraîcheur ambiante, c’est  agréable. J’ai l’impression de plonger dans un bain d’eau glacée.

-Bonjour monsieur.

-Bonjour, mademoiselle. Vous désirez ?

-Euh, j’voudrais une pilule du lendemain s’il vous plaît monsieur.

Il me fixe d’un œil étonné, mais obtempère. J’ai l’impression de passer pour une catin, ou un truc dans le genre, je suis réellement mal à l’aise.

-Voilà. Tu sais qu’après 72 heures, ce n’est plus efficace, hein ?

C’est bon, j’ai pas demandé un entretien avec un employé du planning familial, non plus. Je hais ce petit ton condescendant.

-Je sais, mais c’est pas pour moi de toutes façons, alors hein… Merci beaucoup. 

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16 avril 2010

8____ Lucia.

-Tiens, dis-je en balançant le sachet sur la table basse du salon.

-Merci, faut que je la mange ?

-Non non, c’est pour jouer à la corde à sauter… Bien sûr qu’il faut que tu la manges, dis-je en rédigeant un mot à l’attention de Lorenzo, que je colle sur la porte du frigo.

Elle obéit.

-Bon j’vais me coucher, j’ai mal à la tête… J’mangerai pas ce soir.

Ah ok l’ambiance chaleureuse. Je vais encore me retrouver seule à dîner. Je pourrais faire des lasagnes, ou commander des pizzas. J’ai la flemme de cuisiner.

Au moment où je m’apprête à poser la main sur le combiné, celui-ci se met à sonner.

-Allo ? je fais en décrochant.

Une voix toute douce retentit dans le haut-parleur.

-Bonjour Lucia, je suis Mme Mazenet, tu te souviens de moi ?

Pitié. Pitié. Pas elle. Pas encore cette connasse d’assistante sociale.

-Oui.

Je tente d’adopter le ton le plus froid possible.

-C’est encore au sujet de ta maman. Un des voisins s’est plaint de tapage, et m’a parlé de sa consommation d’alcool récurrente.

-Je… Je ne vois pas de quoi vous parlez. Ma mère ne boit pas, en plus je vous l’ai déjà dit.

-Oh, je ne doute pas de ta franchise, seulement, je compte vous rendre une petite visite, d’ici peu. Bon je dois raccrocher, j’ai énormément de travail.

C’est moi qui coupe la communication en premier.

Les assistantes sociales sont des personnes gentilles, humaines. Mais je veux pas de leur aide. J’ai pas besoin d’elles pour me débrouiller.

Ca m’a coupé l’appétit.

Je me dirige vers la chambre de maman, et m’assoit sur le rebord de son matelas, lui caresse les cheveux.

-Maman … ?

-Mmmmh… Quoooi… ?

-Est-ce que tu m’aimes Maman ?

-Mouiii ma chérie, laisse-moi dormir, j’ai mal à la tête…

-Merci maman.

Je regagne le salon à pas de souris, et m’affale contre le mur. Voilà pourquoi je ne laisserai jamais, jamais, les assistantes sociales me retirer à ma mère. Elle a besoin de moi, je suis son seul point d’ancrage à son ancienne vie, et dans un sens, moi aussi, j’ai besoin d’elle.

On toque à la porte. Je me relève péniblement, et, ravalant mes larmes, ouvre.

-Salut !

C’est Pablos, notre voisin de palier. Il a presque 20 ans, un sourire éclatant, et sent la peinture fraîche. Il travaille sur un chantier.

Pablos est libanais. Tous les mois, sa famille lui envoie des cadeaux, des habits de luxe, des montres ou du matériel hi-fi, car là-bas, tout est moins cher. Il partage ses colis avec nous, la plupart du temps. Il en a justement un entre les mains.

-Salut. Entre.

Il ne se fait pas prier, et s’attable au comptoir.

-On mange quoi ce soir ?

-Bonjour l’incruste, hein !

-Eh, regarde c’que je vous ai emmenés, tu vas être contente.

Il me tend le paquet, que je déballe. C’est un chemisier Burberry.

-Tes parents t’envoient des habits pour femme, maintenant ? dis-je en considérant le vêtement d’un œil étonné.

-Ah non, c’était pour Arielle, mais ils oublient tout le temps qu’on est plus ensemble.

-Ah ok. Merci, ça me fait très plaisir, en tout cas. On a de la chance que tu sois notre voisin.

-Oh tu parles, c’est normal. Tu me fais un truc en échange ?

-Euh, ouais, mais j’suis pas sûre qu’il y ait grand-chose dans le frigo.

J’ouvre la porte du réfrigérateur, et, comme pour confirmer mes dires, tombe sur des étagères remplies d’un sachet de tomates farcies et d’un malheureux pot de crème fraîche.

-C’est la dèche ici dis donc…

-Hum. Faudra que j’aille faire des courses ce week-end.

-Bon bah… J’vais chercher un truc chez moi, bouge pas, je reviens.

Je m’affale sur le canapé, et contemple patiemment mes ongles, en attendant son retour.

Pablos refait soudain irruption dans la pièce, un sac en plastique entre les mains.

-J’ai emmené de quoi faire des fajitas, et des glaces, aussi, dit-il en déversant le contenu du sachet sur le comptoir.

-Tu savais que t’étais un ange ?

-Eh, c’est normal, j’te dis ! Et puis moi aussi j’ai faim. On a eu une sale journée, sur le chantier.

-Ah ? fais-je, curieuse de connaître la cause de ses malheurs.

-Ouais. Tu sais, notre nouveau chef, Serge.

-Ah oui tu m’en avais parlé.

-Il est pas croyable ce type. Donc, il arrive, comme une fleur, et ça y est, c’est la fête.

-C’est le chef, d’un autre côté.

-Non mais j’t’explique. Il a passé la journée à se tourner les pouces. C’était limite s’il ne nous confiait pas la direction du chantier, ce connard.

-Oh, je vois. Et y’a pas moyen d’en parler à quelqu’un de plus haut placé ?

-Je vais essayer mais bon… S’il est parvenu à ce poste, c’est parce qu’il avait des relations dans le milieu, alors ça va être dur de le faire dégager. Et il me traite comme une sous-merde.

-Toi en particulier ?

-Tous les immigrés, en fait.

-J’espère que tu n’auras pas à le supporter trop longtemps…

-Ouais, moi aussi… Mais bon, et toi, le collège, tranquille ?

-Ah oui, moi ça va. Ah si, aujourd’hui y’a une fille, tu sais Johanna, qui a mis une claque à quelqu’un. Elle était complètement bourrée. J’sais pas où elle avait été traîné, parce qu’avant elle avait séché.

-C’est une amie à toi, Johanna ?

-Vite fait… Elle a rien dans la tête, mais bon il m’arrive de traîner avec elle.

-Je te conseille de pas rester avec ce genre de filles. Les gens qui négligent leurs études comme ça… c’est des bons à rien. Dans dix ans je serai pas étonné de la croiser en train de faire les trottoirs…

-Oh c’est bon, t’as pas besoin de réguler mes fréquentations comme ça, je suis assez grande pour me débrouiller.

-Non, t’as que 15 ans, alors fais gaffe.

Je lève les yeux au ciel. Il s’inquiète trop pour moi. Je déteste quand Pablos se met à se comporter comme mon grand-frère, ou pire, comme le remplaçant de mon père. Comme si j’avais besoin de ça. Je pense que la manière dont je m’occupe de Maman est déjà une belle preuve de maturité, et non, mes chevilles n’enflent pas. Je suis lucide, voilà tout.

-Ca t’énerve que je me fasse du souci pour toi, c’est ça ?

-Eh bien si tu veux vraiment le savoir, oui, ça m’énerve.

-Bon bon, j’le referai plus.

Je lui lance un regard appuyé.

-Promis ! s’exclame Pablos en levant les mains, comme pour prouver sa bonne foi.

-Tiens. Bon appétit.

Un court silence s’installe, presque immédiatement brisé par Pablos. Si moi je ne suis pas très bavarde, lui, on peut dire que c’est mon exact opposé. Il me conte ses déboires, toutes plus ou moins directement liées aux actions de son nouveau patron, qui m’a tout à fait l’air d’être un parfait connard.

La soirée se déroule donc paisiblement, dans la joie et la bonne humeur. Pablos illumine l’appartement, de par sa présence. J’ai de la chance de l’avoir pour voisin. Vraiment.

-Ah merde, il est déjà 1 heure ? J’te laisse, demain je commence à 6 heures.

-Dur le réveil !

-Parle pour toi, t’as bien cours demain ?

-Ben… Oui. Sauf que moi je commence à 10 heures.

-Profite ! Bon allez, salut !

Il me dépose une bise sur la joue, puis regagne son appartement, laissant un grand vide derrière lui. J’ai l’impression qu’il fait froid, tout à coup. Même la lumière qu’émet la lampe semble plus faiblarde.

Je débarrasse la table, la vaisselle, ce sera pour demain, lance une machine, et me met en pyjama.

 

Tandis que je me déshabille, je lance un furtif coup d’œil au miroir. On me dit souvent que je suis jolie. C’est vrai. Je suis plus que correctement formée, et les traits de mon visage sont réguliers. Enfin, je n’ai vraiment que ça pour moi.

Je me glisse sous mes couvertures, et ouvre « Le silence des Agneaux », mon livre de chevet du moment. Je trouve l’intrigue de ce roman passionnante, et dévore littéralement les moments relatant les contacts entre l’héroïne et le docteur Hannibal Lecter.

Je vois les mots, je lis les mots, mais ne les retient pas. Rongée par la fatigue, je ferme le livre, et sombre.

 

-Excusez-moi, mesdames, a dit l’infirmière, mais peut-être devriez-vous penser à vous reposer, à rentrer chez vous. Monsieur est sous bonne garde.

Maman a fait volte-face. Ses yeux étaient bouffis, rougis par la tristesse et la fatigue.

-Non, a-t-elle tout simplement répondu.

Puis elle s’est retournée vers Papa, qui, lui était étendu sur son lit d’hôpital. Son rythme cardiaque était irrégulier, comme pouvait en témoigner le moniteur posé sur une étagère, dans un coin de la pièce. Mais il avait l’air relativement paisible. Comme j’étais encore une petite fille, cela suffisait à me rassurer.

J’en avais assez de veiller sur Papa, parce que cela ne servait à rien. Les docteurs le surveillaient, aussi, notre présence n’était pas indispensable. Je voulais rentrer, et dormir, j’étais épuisée de ces dix heures d’attente, que j’avais passée assise sur une simple chaise.

-Maman, moi j’aimerais bien rentrer.

-… Quoi ?

Elle a dit ça d’un ton incroyablement posé à travers lequel on ressentait une immense fatigue. C’était une très belle femme, vive d’esprit, sa déchéance avait débutée en même temps que la maladie de Papa.

-J’suis crevée… En plus j’ai envie de manger des gâteaux parce que ici ils sont pas bons.

-Tu… Tu as envie de manger des gâteaux ? Tu as faim, c’est ça ?...

-Ben, oui.

-Bon… On va rentrer se reposer un peu. Je voudrais pas que toi non plus tu chopes quelque chose. Aurélien… a-t-elle poursuivi en caressant les cheveux de Papa, qui dormait. On revient dans pas longtemps.

-Je vous assure que vous n’avez aucun souci à vous faire pour votre mari, madame, a dit l’infirmière.

Maman n’a rien répondu. Elle a pris son sac, et son manteau et, moi pendue à ses basques, nous avions quitté ce grand bâtiment gris, abandonnant ce que nous avions de plus cher aux bons soins des docteurs.

Je me suis glissée avec délices entre mes draps, et me suis presque aussitôt endormie, assommée par la fatigue. Huit heures plus tard, je me suis réveillée. Mon ventre criait famine, aussi, je suis allée à la rencontre de maman, qui préparait des œufs sur le plat, dans la cuisine. L’odeur m’a mis l’eau à la bouche.

Puis, le téléphone a sonné.

J’ai vu la main de maman se crisper autour du manche de la poêle, puis elle s’est dirigée vers le combiné.

-Allo ?

On lui a dit quelques phrases, que je n’ai pas pu discerner, auxquelles elle a vaguement répondu par des « Oui… Oui. », « Hmm. » affables. Puis elle a raccroché, tremblante.

Lentement, elle s’est tournée vers moi. Je l’ai regardée, il y avait quelque chose de bizarre dans son regard. Sa pupille était comme embrumée. Elle me fixait sans me regarder

-Papa est mort.

Elle a lancé ça, comme ça, d’un ton badin, en essayant de se donner un genre de contenance. J’ai eu l’impression qu’on me jetait un sac de pierre sur l’estomac. J’ai ouvert la bouche, puis je l’ai refermée. Les larmes me montaient aux yeux, mais refusaient de couler.

-Papa, est, mort, a-t-elle répété comme un automate. Aurélien. Aurélien. Il est mort.

Elle a rouvert les yeux, le regard affolé et affolant.

Puis elle a quitté la pièce, et s’est dirigé vers sa chambre sombre, me laissant seule au milieu de ce petit salon, blanc et froid, vidé d’une présence.

J’étais triste. Je ne comprenais pas. J’avais peur. Je ne comprenais pas. J’étais terrifiée. Je ne comprenais pas.

 Puis maman a crié. Un cri glaçant, long, strident, entrecoupé de sanglots déchirants. On ressentait toute la souffrance qu’elle avait endiguée, pendant ces longs mois de combat vain contre cette maladie qui avait dévoré mon père.

J’ai couru jusqu’à la chambre, et j’ai voulu prendre maman dans mes bras. Pas pour la consoler. J’avais juste besoin de chaleur humaine, d’une preuve de compassion, de m’assurer que l’on ne m’avait pas totalement abandonnée, de quelqu’un avec qui partager mon chagrin… Mais elle m’a donnée une gifle, puis a enfoui la tête dans son matelas.

Et moi j’ai pleuré. Toute seule sur mon lit. Avec mon doudou pour seule compagnie. Maman était très bruyante. Toute la nuit, j’ai enduré ses plaintes déchirantes. Ses cris démentiels. Ses hurlements m’ont toujours accompagnés, il m’est arrivé d’en rêver, et ce encore aujourd’hui.

 

Que donnerais-je pour que Maman cesse de pleurer.

 

Ce sont les rayons de soleil, filtrant à travers les stores de ma chambre, qui m’éveillent le lendemain. J’émerge peu à peu, et trouve le courage de me saisir de mon portable. 8 heures 47. Il est plus que temps que je cesse de faire la marmotte.

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18 avril 2010

9____ Gilles.

GILLES

 

-Gilles, dépêche-toi ! Debout !

J’ouvre les yeux en grommelant, la tête enfouie dans mon oreiller.

-Giiilles, tu m’écouuutes ?

Maman entre dans ma chambre, non sans discrétion, et ouvre les fenêtres. Le bois de l’encadrement de mon carreau heurte le mur, une brise s’engouffre dans la pièce, et le soleil m’éblouit, ce qui a pour don de m’éveiller définitivement.

-Allons debout !

-Rah maman c’est bon là, j’suis réveillé là !

Je la fixe. Ma mère est une bonne femme énorme, elle porte une robe de chambre rose, qui laisse à découvert ses poignets, ses chevilles et son cou blanc et gras. Je ne sais pas vraiment ce qui a pu motiver Papa de partager sa vie avec un monstre pareil, tout en ajoutant au fait qu’elle soit incroyablement laide, la manière qu’elle a d’exaspérer quelqu’un en moins de deux, ses crises de larmes quotidiennes pour des motifs plus stupides les uns que les autres, et la façon dont elle protège excessivement ses proches.

Une fois je le lui avait même demandé. Il s’était marré, et m’avait sorti une phrase idiote du style « l’amour c’est quelque chose de compliqué, qui surgit là où tu t’y attends le moins, tu verras quand tu seras plus âgé ».

 

Je ne suis pas trop d’accord avec lui, à mon avis il avait juste besoin de se caser, parce que lui non plus n’est pas spécialement quelqu’un de beau. Il est petit, ressemble à un rat, et asthmatique. Il prend énormément de médicaments, et a la santé fragile, ce qui amène maman à le couver encore plus que moi ou Eléonore.

Je trouve que je ne ressemble pas trop à mes parents, dieu merci. Mis à part l’asthme de mon père, ou le nez en trompette de ma mère, je n’ai hérité d’aucun de leurs traits.

-Tu as l’air énervé mon petit Gilles… Il y a quelque chose qui ne va pas ? Tu es malade ?

-Non, lâche-moi maman…

-Tu es pâle… Tu n’oublieras pas ton inhalateur pour aller au collège.

-Ouais, ouais, bon tu bouges parce que là j’aimerais bien sortir en fait…

Elle se décale vers la droite et commence à fouiller dans mon armoire. Je déteste quand elle fait ça, mais c’est une sorte de rituel depuis que je suis entré en 4ème, pour vérifier que je ne cache pas un paquet de cigarettes au beau milieu de mes T-shirts, rien ne saurait l’en dissuader, même mes protestations incessantes.

Je me dirige lentement vers la cuisine, me laisse tomber lourdement sur ma chaise, et me saisit du paquet de céréales.

-Maman ?

Je n’obtiens pas de réponse.

-MAMAAAN ?!

-Quoiiiii Gilles ?

-Y’a plus de céréales au chocolat ?!

Mon monstre de mère débarque dans la cuisine, un sweat à la main.

-J’ai lu que ça donnait des cancers. Et c’est mauvais pour un petit garçon en croissance comme toi, cela pourrait te créer des problèmes de surpoids, tu dois faire attention à ce que tu manges…

-Je dois… Quoi ?

C’est plus fort que moi, je me mets à rigoler, ces mots sonnent étrangement ridicules dans la bouche de ma mère. Mon regard glisse sur l’espèce de montagne de graisse qui lui fait office de corps.

-Qu’est-ce qui te fais rire ? Jeune homme, je n’aime pas ton attitude !

-Rien, rien… Euh, pourquoi t’as mon sweat ?

-Je ne t’ai jamais acheté ce pull… J’aimerais savoir ce qu’il fait dans ton armoire.

-Bah oui j’l’ai acheté avec mon argent de poche…

-Ce pull est en coton Gilles ! Tu ne dois pas porter de coton, tu es allergique au coton !

-Quoi ? N’importe quoi, j’suis pas allergique !

-Ecoute, tu es mon petit garçon, et crois-moi, je m’y connais mieux que toi… Tu ne porteras pas ça, ça va finir à l’hôpital ! N’oublie pas que tu as la santé fragile, Gilles !

Et voilà. Mon sweat Pepe Jeans à 250 balles va finir à la poubelle, ou tout au mieux dans les cartons de vêtements destinés au Secours Populaire. Etrangement, ça ne me surprend que très moyennement…

Voilà le parfait exemple de ce à quoi ressemble le quotidien lorsqu’on vit sous le même toit que ma mère. Elle est étouffante.

Eléonore arrive dans la cuisine, et s’assoit en face de moi. Ma grande sœur, elle est en 1ère. Elle est grosse, mais pas autant que maman, elle n’est d’ailleurs pas aussi laide que cette dernière, ses rondeurs lui confèrent d’ailleurs un air enfantin qui ne lui va pas trop mal, mais en total désaccord avec sa personnalité.

 

-Salut le moche ! s’exclame-t-elle joyeusement en s’attablant.

-Salut la grosse… je marmonne faiblement.

Elle fixe d’un œil suspicieux le contenu de son bol, dans lequel flotte des corn flakes ramollis.

-C’est quoi ça ?

-C’que tu vas manger tous les matins à partir d’aujourd’hui.

-T’as cru toi, j’ai une matinée de cours à tenir moi.

-Bah au moins comme ça on aura pas de cancer, je lance ironiquement.

-Rien à foutre. Tu me feras penser à mettre les Chocapic sur la liste, j’en prendrai au Marché Plus ce soir…

« La liste », c’est la liste de courses que nous tenons en commun, elle contient à peu près toutes les sucreries prohibées par maman. Bien sûr, c’est à nos frais, mais c’est ça où manger des légumes verts et des corn flakes jusqu’à notre majorité.

Les Chocapic rejoindront donc les « Nutella, Milka au daim, Monster Munch, Red Bull, tuiles au paprika, Ice Tea, Coca light, cookies, Granola, BN » et autres.

Eléonore commence à me parler du mec avec qui elle a couché au dernier rassemblement étudiant, qui a eu lieu hier soir. J’étais trop crevé pour y aller, mais elle, semble fraîche comme un gardon.

-Donc jeudi prochain, tu m’accompagnes ? Parce que tous mes potes veulent rester chez eux pour réviser le bac de français…

-Tu révises pas, toi ?

-Nan, enfin si, mais que pendant la journée, ‘faut bien que je me détende un peu aussi, si je me fous trop la pression je vais tout rater…

-Il est bidon ton prétexte, dis-je en rigolant.

-Mais euh trop pas !

Elle agite la brique de lait dans ma direction. Un flot de liquide m’atteint au visage, et dégouline sur mon T-shirt.

-Putain mais t’es malade !

Je lui lance une poignée de corn-flakes, qui rebondissent contre ses lunettes blanches. Elle pousse un petit cri aigu qui m’arrache un rire moqueur.

-Espèce de connaaard !

-C’toi qui a commencé !

Avant qu’elle n’ait pu riposter, je m’enfuis de la pièce, les mains sur la tête. Quelques céréales ricochent sur mon dos.

Je mets mon T-shirt dans le panier à linge sale (quand j’ai le malheur de le laisser traîner, j’ai le droit à un discours interminable sur les champignons et autres bactéries qui investissent les tissus), et en prends un nouveau dans l’armoire. J’effectue ensuite une rapide toilette après avoir pris une douche, et descends les escaliers en courant. Eléonore est déjà prête, elle a mis un baggy blanc et un sweat noir, et est en train de lire le dernier Closer, affalée sur le canapé du salon.

-Bon tu bouges là ? On a cours, j’te signale.

-C’est toi qu’on attendait… Va mettre tes chaussures au lieu de me faire chier, je t’attends dehors.

-J’les ai déjà mes chaussures mongole, on passe chez Camille.

-C’est quand que tu sors avec elle ?

Un semi-sourire se dessine sur mon visage pendant que je ferme la porte derrière moi.

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