18 avril 2010

9____ Gilles.

GILLES

 

-Gilles, dépêche-toi ! Debout !

J’ouvre les yeux en grommelant, la tête enfouie dans mon oreiller.

-Giiilles, tu m’écouuutes ?

Maman entre dans ma chambre, non sans discrétion, et ouvre les fenêtres. Le bois de l’encadrement de mon carreau heurte le mur, une brise s’engouffre dans la pièce, et le soleil m’éblouit, ce qui a pour don de m’éveiller définitivement.

-Allons debout !

-Rah maman c’est bon là, j’suis réveillé là !

Je la fixe. Ma mère est une bonne femme énorme, elle porte une robe de chambre rose, qui laisse à découvert ses poignets, ses chevilles et son cou blanc et gras. Je ne sais pas vraiment ce qui a pu motiver Papa de partager sa vie avec un monstre pareil, tout en ajoutant au fait qu’elle soit incroyablement laide, la manière qu’elle a d’exaspérer quelqu’un en moins de deux, ses crises de larmes quotidiennes pour des motifs plus stupides les uns que les autres, et la façon dont elle protège excessivement ses proches.

Une fois je le lui avait même demandé. Il s’était marré, et m’avait sorti une phrase idiote du style « l’amour c’est quelque chose de compliqué, qui surgit là où tu t’y attends le moins, tu verras quand tu seras plus âgé ».

 

Je ne suis pas trop d’accord avec lui, à mon avis il avait juste besoin de se caser, parce que lui non plus n’est pas spécialement quelqu’un de beau. Il est petit, ressemble à un rat, et asthmatique. Il prend énormément de médicaments, et a la santé fragile, ce qui amène maman à le couver encore plus que moi ou Eléonore.

Je trouve que je ne ressemble pas trop à mes parents, dieu merci. Mis à part l’asthme de mon père, ou le nez en trompette de ma mère, je n’ai hérité d’aucun de leurs traits.

-Tu as l’air énervé mon petit Gilles… Il y a quelque chose qui ne va pas ? Tu es malade ?

-Non, lâche-moi maman…

-Tu es pâle… Tu n’oublieras pas ton inhalateur pour aller au collège.

-Ouais, ouais, bon tu bouges parce que là j’aimerais bien sortir en fait…

Elle se décale vers la droite et commence à fouiller dans mon armoire. Je déteste quand elle fait ça, mais c’est une sorte de rituel depuis que je suis entré en 4ème, pour vérifier que je ne cache pas un paquet de cigarettes au beau milieu de mes T-shirts, rien ne saurait l’en dissuader, même mes protestations incessantes.

Je me dirige lentement vers la cuisine, me laisse tomber lourdement sur ma chaise, et me saisit du paquet de céréales.

-Maman ?

Je n’obtiens pas de réponse.

-MAMAAAN ?!

-Quoiiiii Gilles ?

-Y’a plus de céréales au chocolat ?!

Mon monstre de mère débarque dans la cuisine, un sweat à la main.

-J’ai lu que ça donnait des cancers. Et c’est mauvais pour un petit garçon en croissance comme toi, cela pourrait te créer des problèmes de surpoids, tu dois faire attention à ce que tu manges…

-Je dois… Quoi ?

C’est plus fort que moi, je me mets à rigoler, ces mots sonnent étrangement ridicules dans la bouche de ma mère. Mon regard glisse sur l’espèce de montagne de graisse qui lui fait office de corps.

-Qu’est-ce qui te fais rire ? Jeune homme, je n’aime pas ton attitude !

-Rien, rien… Euh, pourquoi t’as mon sweat ?

-Je ne t’ai jamais acheté ce pull… J’aimerais savoir ce qu’il fait dans ton armoire.

-Bah oui j’l’ai acheté avec mon argent de poche…

-Ce pull est en coton Gilles ! Tu ne dois pas porter de coton, tu es allergique au coton !

-Quoi ? N’importe quoi, j’suis pas allergique !

-Ecoute, tu es mon petit garçon, et crois-moi, je m’y connais mieux que toi… Tu ne porteras pas ça, ça va finir à l’hôpital ! N’oublie pas que tu as la santé fragile, Gilles !

Et voilà. Mon sweat Pepe Jeans à 250 balles va finir à la poubelle, ou tout au mieux dans les cartons de vêtements destinés au Secours Populaire. Etrangement, ça ne me surprend que très moyennement…

Voilà le parfait exemple de ce à quoi ressemble le quotidien lorsqu’on vit sous le même toit que ma mère. Elle est étouffante.

Eléonore arrive dans la cuisine, et s’assoit en face de moi. Ma grande sœur, elle est en 1ère. Elle est grosse, mais pas autant que maman, elle n’est d’ailleurs pas aussi laide que cette dernière, ses rondeurs lui confèrent d’ailleurs un air enfantin qui ne lui va pas trop mal, mais en total désaccord avec sa personnalité.

 

-Salut le moche ! s’exclame-t-elle joyeusement en s’attablant.

-Salut la grosse… je marmonne faiblement.

Elle fixe d’un œil suspicieux le contenu de son bol, dans lequel flotte des corn flakes ramollis.

-C’est quoi ça ?

-C’que tu vas manger tous les matins à partir d’aujourd’hui.

-T’as cru toi, j’ai une matinée de cours à tenir moi.

-Bah au moins comme ça on aura pas de cancer, je lance ironiquement.

-Rien à foutre. Tu me feras penser à mettre les Chocapic sur la liste, j’en prendrai au Marché Plus ce soir…

« La liste », c’est la liste de courses que nous tenons en commun, elle contient à peu près toutes les sucreries prohibées par maman. Bien sûr, c’est à nos frais, mais c’est ça où manger des légumes verts et des corn flakes jusqu’à notre majorité.

Les Chocapic rejoindront donc les « Nutella, Milka au daim, Monster Munch, Red Bull, tuiles au paprika, Ice Tea, Coca light, cookies, Granola, BN » et autres.

Eléonore commence à me parler du mec avec qui elle a couché au dernier rassemblement étudiant, qui a eu lieu hier soir. J’étais trop crevé pour y aller, mais elle, semble fraîche comme un gardon.

-Donc jeudi prochain, tu m’accompagnes ? Parce que tous mes potes veulent rester chez eux pour réviser le bac de français…

-Tu révises pas, toi ?

-Nan, enfin si, mais que pendant la journée, ‘faut bien que je me détende un peu aussi, si je me fous trop la pression je vais tout rater…

-Il est bidon ton prétexte, dis-je en rigolant.

-Mais euh trop pas !

Elle agite la brique de lait dans ma direction. Un flot de liquide m’atteint au visage, et dégouline sur mon T-shirt.

-Putain mais t’es malade !

Je lui lance une poignée de corn-flakes, qui rebondissent contre ses lunettes blanches. Elle pousse un petit cri aigu qui m’arrache un rire moqueur.

-Espèce de connaaard !

-C’toi qui a commencé !

Avant qu’elle n’ait pu riposter, je m’enfuis de la pièce, les mains sur la tête. Quelques céréales ricochent sur mon dos.

Je mets mon T-shirt dans le panier à linge sale (quand j’ai le malheur de le laisser traîner, j’ai le droit à un discours interminable sur les champignons et autres bactéries qui investissent les tissus), et en prends un nouveau dans l’armoire. J’effectue ensuite une rapide toilette après avoir pris une douche, et descends les escaliers en courant. Eléonore est déjà prête, elle a mis un baggy blanc et un sweat noir, et est en train de lire le dernier Closer, affalée sur le canapé du salon.

-Bon tu bouges là ? On a cours, j’te signale.

-C’est toi qu’on attendait… Va mettre tes chaussures au lieu de me faire chier, je t’attends dehors.

-J’les ai déjà mes chaussures mongole, on passe chez Camille.

-C’est quand que tu sors avec elle ?

Un semi-sourire se dessine sur mon visage pendant que je ferme la porte derrière moi.

Posté par vue-du-ciel à 18:38 - Commentaires [2] - Permalien [#]


Commentaires sur 9____ Gilles.

    vivement la suite!!!

    Posté par sirenemelusine, 18 avril 2010 à 21:24 | | Répondre
  • Pressée de voir la suite.

    Posté par ColineK, 19 avril 2010 à 16:02 | | Répondre
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