15 avril 2010

7___ Lucia.

LUCIA

 

Cela fait déjà plusieurs minutes que j’attends mon car, tentant d’échapper à la chaleur étouffante en me réfugiant dans la maigre zone d’ombre qu’offre l’abri de bus.

 Lucille me passe devant, en trombe, et se rue dans l’autocar qui laisse tourner son moteur, avant de reprendre la route.

Lucille est une fille assez difficile à cerner, elle paraît assez froide, et calculatrice d’apparence, mais ne l’est pas tant que cela, quand on la connaît un tant soit peu. Elle a de fréquentes sautes d’humeur, et peut-être aussi déplaisante que de bonne compagnie. Cette fille possède des qualités d’intelligence et de culture, c’est indéniable, nos sujets de conversation tournent principalement autour des derniers livres dont nous avons fait l’acquisition, ou lus.

Aussi, c’est sûrement la fille avec qui je m’entends le mieux dans la classe, après Camille, son naturel froid et posé me plaît.

 

Elle est précédée de peu par Clara, qui regarde le car s’éloigner en souriant. Je l’aime bien elle aussi, mais moins que Lucille.

C’est une sorte d’astre miniature, elle transporte fraîcheur de vivre et gaieté où qu’elle se trouve. Clara a de beaux cheveux auburn tirant vers le roux, et de grands yeux verts qui lui confèrent une expression enfantine.

Mais je la trouve légèrement diminuée ces derniers temps. Elle me paraît plus maigre, moins enjouée. Peut-être est-elle malade.

-Oh, Lucia, tu me fais une place ? dit-elle en se tournant vers moi.

Je me décale légèrement vers la droite, un rayon de soleil vient fouetter mon oreille.

-Il fait vraiment super beau, continue-t-elle, dommage qu’on ne soit pas en vacances pour en profiter.

-Oui, mais dans deux jours on pourra un peu profiter, j’irai sans doute à la plage.

-Tu fais quoi pendant les vacances ?

-Je sais pas. Je pense pas aller quelque part, cette année… J’vais rester en ville.

-Moi je vais dans ma famille, en Auvergne, dans une maison avec une piscine. J’ai hâte.

Elle est toute émoustillée, et je la comprends. Chez moi, il n’y a pas l’argent pour prendre du bon temps dans une villa ensoleillée. Comme maman ne travaille plus, on a seulement les rentes, que l’assurance nous verse depuis que mon père est mort, pour régler les factures. Ce mois-ci encore, on est justes.

-Mmmh.

Devant mon manque d’enthousiasme évident, Clara s’empresse de changer de sujet.

-Hum, et, euh, d’un autre côté c’est un peu triste que ça soit la fin de l’année. A la rentrée prochaine on va tous se retrouver dans des lycées différents.

-Ouais, c’est dommage, on a eu une pure classe cette année.

-Tu vas dans quel lycée ?

-Ambroise, et toi ?

-Lavoisier, dit-elle en hochant la tête d’un air malheureux. Je serai avec Lucille, Sylvain et Laurianne.

-Enzo ne va pas dans le même lycée que vous ?

-Non, il va en Arts Appliqués à Clémenceau.

-Ah, nul pour Laurianne.

-Oui.

Cette petite conversation m’a permis une rapide prise de conscience. Je n’avais pas pensé, que c’était sûrement les derniers moments que nous passions ensemble. Avant d’être dispersés au quatre coins de la ville, en fonction des goûts, des ambitions, et du budget de chacun. Une idée me vient.

-Eh, Clara, tu sais ce qui serait bien ?

-Quoi ?

-De faire une soirée, mais genre une soirée, on inviterait toute la classe. Avec de l’alcool, et tout. Ca serait cool, non ?

-Ah oui, c’est une bonne idée ! Mais, euh, tout le monde ? J’veux dire, même Jacques ?

-Moi personnellement ça ne me dérangerait pas de l’inviter. Ma mère s’en fout, de ce que je fais. Seulement, s’il se met à balancer pour l’alcool, y’en  beaucoup qui seront… mal.

-Ouais donc on supprime Jacques de la liste. Les autres, je pense que ça ira. Rébecca voudra sûrement pas, mais on pourra quand même lui proposer, non ?

-Oui. On en parle aux autres demain, ok ?

Je m’empresse de clore la conversation, car mon bus vient d’apparaître au détour d’une rue.

-Bon, alors on fait comme ça ? A demain !

Je farfouille dans mon sac, à la recherche de ma carte, et la brandit victorieusement au chauffeur. Je m’installe sur un siège vide, et enfonce les écouteurs de mon Ipod dans mes oreilles. Je me sens bien. La perspective d’une fête entre 3ème 3 m’a littéralement expédiée sur un petit nuage.

Le bus s’éloigne du centre pour s’enfoncer dans des quartiers plus délabrés de la ville. Il passe devant mon ancien appartement. Un logement convenable, dans un immeuble blanc, en face d’une boulangerie. J’aimais bien vivre là-bas. Mais nous avons dû déménager, à cause de maman.

Voilà que les constructions deviennent de plus en plus miteuses, hautes, vieilles. Nous passons devant un vieux bâtiment désaffecté dont l’enseigne pâlie proclame «Maison de Jeunesse Edouard Corbière».

Ah, c’est mon arrêt.

Les portes coulissantes s’ouvrent en grinçant, et je descends. Le bus redémarre, dans un nuage de poussière, et je me dépêche de regagner la tour où je loge, sous un soleil de plomb.

Les quelques arbres qui bordent le trottoir sont rachitiques et totalement dépourvus de feuillage.

-Eh mademoiselle !

Oh, c’est pas vrai. Je presse le pas, sachant ce qui m’attend si je fais l’erreur de m’intéresser d’un peu trop près à cet interpellateur.

-Mademoiselle, tu veux pas venir boire un truc ?

Il m’attrape par le bras, et me retourne dans sa direction. Je me dégage vivement.

-Non, ça m’intéresse pas, dis-je d’un ton sec.

Il n’a pas l’air vraiment méchant, mais sérieusement, je ne me vois aller nulle part avec un type qui rentre son pantalon dans ses chaussettes. Je reprends ma route, et l’entend grommeler dans mon dos :

-Connasse…

Ouais c’est ça, va te faire foutre. Je pousse la porte de mon immeuble, et débouche dans le hall, qui empeste l’urine.

J’ouvre la boîte aux lettres, car bien entendu maman n’a pas été prendre le courrier. Publicité, publicité, facture, publicité… Rien de bien intéressant.

Je gravis les marches de l’escalier, jusqu’au 6ème étage. Mon étage. Un couloir sombre aux teintes défraichies, où s’aligne des portes marrons à la peinture écaillée. Je pénètre dans mon appartement.

Ca pue, et les volets sont clos. J’aperçois une masse sombre sur le canapé, ce doit être maman. J’ouvre les fenêtres, pour aérer un peu.

-Grmblblm… grommelle ma mère.

-Ca va maman, t’as fait quoi aujourd’hui ?

-Gnn, rieeen, y’a Lorenzo qu’est v’nu…

Lorenzo, c’est le copain de ma mère, si j’ose dire. Enfin, il vient que pour la sauter, je le vois jamais sinon.

-Ah, euh, et t’avais bien pris ta pilule au moins ?

Je n’aime pas avoir à prononcer ces paroles, j’ai l’impression que la mère, c’est moi.

-MERDE ! s’exclame-t-elle.

-Oh non, mamaan !

-J’vais la prendre, c’est bon, attends… grogne-t-elle en titubant vers le comptoir de la cuisine.

-Ouais, essaye toujours, mais j’suis pas sûre que ça serve à grand-chose.

-P’têtre que si j’en prends plus ça va mieux marcher…

-Non mais n’importe quoi !! Arrête ! Depuis quand tu l’as pas prise ?

-Hier midi…

-Putain, ça fait plus de 24 heures, c’est mort là… T’as vu Lorenzo hier ?

-Non.

-Bon, c’est rattrapable, panique pas surtout. J’descends à la pharmacie, bouge pas s’il te plaît.

Ni une, ni deux, je dévale les escaliers en courant, traverse la rue en trombe, manquant de me faire écraser par une Twingo, et pénètre dans la pharmacie, essoufflée.

Il règne dans la pièce une fraîcheur ambiante, c’est  agréable. J’ai l’impression de plonger dans un bain d’eau glacée.

-Bonjour monsieur.

-Bonjour, mademoiselle. Vous désirez ?

-Euh, j’voudrais une pilule du lendemain s’il vous plaît monsieur.

Il me fixe d’un œil étonné, mais obtempère. J’ai l’impression de passer pour une catin, ou un truc dans le genre, je suis réellement mal à l’aise.

-Voilà. Tu sais qu’après 72 heures, ce n’est plus efficace, hein ?

C’est bon, j’ai pas demandé un entretien avec un employé du planning familial, non plus. Je hais ce petit ton condescendant.

-Je sais, mais c’est pas pour moi de toutes façons, alors hein… Merci beaucoup. 

Posté par vue-du-ciel à 13:52 - Commentaires [2] - Permalien [#]


Commentaires sur 7___ Lucia.

    Dommage que ça finit si brusquement mais sinon, j'adore ♥.

    Posté par Yohanka, 15 avril 2010 à 19:35 | | Répondre
  • Genialissimeee .

    Posté par MARYROSE<3, 11 mai 2010 à 17:39 | | Répondre
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