16 avril 2010

8____ Lucia.

-Tiens, dis-je en balançant le sachet sur la table basse du salon.

-Merci, faut que je la mange ?

-Non non, c’est pour jouer à la corde à sauter… Bien sûr qu’il faut que tu la manges, dis-je en rédigeant un mot à l’attention de Lorenzo, que je colle sur la porte du frigo.

Elle obéit.

-Bon j’vais me coucher, j’ai mal à la tête… J’mangerai pas ce soir.

Ah ok l’ambiance chaleureuse. Je vais encore me retrouver seule à dîner. Je pourrais faire des lasagnes, ou commander des pizzas. J’ai la flemme de cuisiner.

Au moment où je m’apprête à poser la main sur le combiné, celui-ci se met à sonner.

-Allo ? je fais en décrochant.

Une voix toute douce retentit dans le haut-parleur.

-Bonjour Lucia, je suis Mme Mazenet, tu te souviens de moi ?

Pitié. Pitié. Pas elle. Pas encore cette connasse d’assistante sociale.

-Oui.

Je tente d’adopter le ton le plus froid possible.

-C’est encore au sujet de ta maman. Un des voisins s’est plaint de tapage, et m’a parlé de sa consommation d’alcool récurrente.

-Je… Je ne vois pas de quoi vous parlez. Ma mère ne boit pas, en plus je vous l’ai déjà dit.

-Oh, je ne doute pas de ta franchise, seulement, je compte vous rendre une petite visite, d’ici peu. Bon je dois raccrocher, j’ai énormément de travail.

C’est moi qui coupe la communication en premier.

Les assistantes sociales sont des personnes gentilles, humaines. Mais je veux pas de leur aide. J’ai pas besoin d’elles pour me débrouiller.

Ca m’a coupé l’appétit.

Je me dirige vers la chambre de maman, et m’assoit sur le rebord de son matelas, lui caresse les cheveux.

-Maman … ?

-Mmmmh… Quoooi… ?

-Est-ce que tu m’aimes Maman ?

-Mouiii ma chérie, laisse-moi dormir, j’ai mal à la tête…

-Merci maman.

Je regagne le salon à pas de souris, et m’affale contre le mur. Voilà pourquoi je ne laisserai jamais, jamais, les assistantes sociales me retirer à ma mère. Elle a besoin de moi, je suis son seul point d’ancrage à son ancienne vie, et dans un sens, moi aussi, j’ai besoin d’elle.

On toque à la porte. Je me relève péniblement, et, ravalant mes larmes, ouvre.

-Salut !

C’est Pablos, notre voisin de palier. Il a presque 20 ans, un sourire éclatant, et sent la peinture fraîche. Il travaille sur un chantier.

Pablos est libanais. Tous les mois, sa famille lui envoie des cadeaux, des habits de luxe, des montres ou du matériel hi-fi, car là-bas, tout est moins cher. Il partage ses colis avec nous, la plupart du temps. Il en a justement un entre les mains.

-Salut. Entre.

Il ne se fait pas prier, et s’attable au comptoir.

-On mange quoi ce soir ?

-Bonjour l’incruste, hein !

-Eh, regarde c’que je vous ai emmenés, tu vas être contente.

Il me tend le paquet, que je déballe. C’est un chemisier Burberry.

-Tes parents t’envoient des habits pour femme, maintenant ? dis-je en considérant le vêtement d’un œil étonné.

-Ah non, c’était pour Arielle, mais ils oublient tout le temps qu’on est plus ensemble.

-Ah ok. Merci, ça me fait très plaisir, en tout cas. On a de la chance que tu sois notre voisin.

-Oh tu parles, c’est normal. Tu me fais un truc en échange ?

-Euh, ouais, mais j’suis pas sûre qu’il y ait grand-chose dans le frigo.

J’ouvre la porte du réfrigérateur, et, comme pour confirmer mes dires, tombe sur des étagères remplies d’un sachet de tomates farcies et d’un malheureux pot de crème fraîche.

-C’est la dèche ici dis donc…

-Hum. Faudra que j’aille faire des courses ce week-end.

-Bon bah… J’vais chercher un truc chez moi, bouge pas, je reviens.

Je m’affale sur le canapé, et contemple patiemment mes ongles, en attendant son retour.

Pablos refait soudain irruption dans la pièce, un sac en plastique entre les mains.

-J’ai emmené de quoi faire des fajitas, et des glaces, aussi, dit-il en déversant le contenu du sachet sur le comptoir.

-Tu savais que t’étais un ange ?

-Eh, c’est normal, j’te dis ! Et puis moi aussi j’ai faim. On a eu une sale journée, sur le chantier.

-Ah ? fais-je, curieuse de connaître la cause de ses malheurs.

-Ouais. Tu sais, notre nouveau chef, Serge.

-Ah oui tu m’en avais parlé.

-Il est pas croyable ce type. Donc, il arrive, comme une fleur, et ça y est, c’est la fête.

-C’est le chef, d’un autre côté.

-Non mais j’t’explique. Il a passé la journée à se tourner les pouces. C’était limite s’il ne nous confiait pas la direction du chantier, ce connard.

-Oh, je vois. Et y’a pas moyen d’en parler à quelqu’un de plus haut placé ?

-Je vais essayer mais bon… S’il est parvenu à ce poste, c’est parce qu’il avait des relations dans le milieu, alors ça va être dur de le faire dégager. Et il me traite comme une sous-merde.

-Toi en particulier ?

-Tous les immigrés, en fait.

-J’espère que tu n’auras pas à le supporter trop longtemps…

-Ouais, moi aussi… Mais bon, et toi, le collège, tranquille ?

-Ah oui, moi ça va. Ah si, aujourd’hui y’a une fille, tu sais Johanna, qui a mis une claque à quelqu’un. Elle était complètement bourrée. J’sais pas où elle avait été traîné, parce qu’avant elle avait séché.

-C’est une amie à toi, Johanna ?

-Vite fait… Elle a rien dans la tête, mais bon il m’arrive de traîner avec elle.

-Je te conseille de pas rester avec ce genre de filles. Les gens qui négligent leurs études comme ça… c’est des bons à rien. Dans dix ans je serai pas étonné de la croiser en train de faire les trottoirs…

-Oh c’est bon, t’as pas besoin de réguler mes fréquentations comme ça, je suis assez grande pour me débrouiller.

-Non, t’as que 15 ans, alors fais gaffe.

Je lève les yeux au ciel. Il s’inquiète trop pour moi. Je déteste quand Pablos se met à se comporter comme mon grand-frère, ou pire, comme le remplaçant de mon père. Comme si j’avais besoin de ça. Je pense que la manière dont je m’occupe de Maman est déjà une belle preuve de maturité, et non, mes chevilles n’enflent pas. Je suis lucide, voilà tout.

-Ca t’énerve que je me fasse du souci pour toi, c’est ça ?

-Eh bien si tu veux vraiment le savoir, oui, ça m’énerve.

-Bon bon, j’le referai plus.

Je lui lance un regard appuyé.

-Promis ! s’exclame Pablos en levant les mains, comme pour prouver sa bonne foi.

-Tiens. Bon appétit.

Un court silence s’installe, presque immédiatement brisé par Pablos. Si moi je ne suis pas très bavarde, lui, on peut dire que c’est mon exact opposé. Il me conte ses déboires, toutes plus ou moins directement liées aux actions de son nouveau patron, qui m’a tout à fait l’air d’être un parfait connard.

La soirée se déroule donc paisiblement, dans la joie et la bonne humeur. Pablos illumine l’appartement, de par sa présence. J’ai de la chance de l’avoir pour voisin. Vraiment.

-Ah merde, il est déjà 1 heure ? J’te laisse, demain je commence à 6 heures.

-Dur le réveil !

-Parle pour toi, t’as bien cours demain ?

-Ben… Oui. Sauf que moi je commence à 10 heures.

-Profite ! Bon allez, salut !

Il me dépose une bise sur la joue, puis regagne son appartement, laissant un grand vide derrière lui. J’ai l’impression qu’il fait froid, tout à coup. Même la lumière qu’émet la lampe semble plus faiblarde.

Je débarrasse la table, la vaisselle, ce sera pour demain, lance une machine, et me met en pyjama.

 

Tandis que je me déshabille, je lance un furtif coup d’œil au miroir. On me dit souvent que je suis jolie. C’est vrai. Je suis plus que correctement formée, et les traits de mon visage sont réguliers. Enfin, je n’ai vraiment que ça pour moi.

Je me glisse sous mes couvertures, et ouvre « Le silence des Agneaux », mon livre de chevet du moment. Je trouve l’intrigue de ce roman passionnante, et dévore littéralement les moments relatant les contacts entre l’héroïne et le docteur Hannibal Lecter.

Je vois les mots, je lis les mots, mais ne les retient pas. Rongée par la fatigue, je ferme le livre, et sombre.

 

-Excusez-moi, mesdames, a dit l’infirmière, mais peut-être devriez-vous penser à vous reposer, à rentrer chez vous. Monsieur est sous bonne garde.

Maman a fait volte-face. Ses yeux étaient bouffis, rougis par la tristesse et la fatigue.

-Non, a-t-elle tout simplement répondu.

Puis elle s’est retournée vers Papa, qui, lui était étendu sur son lit d’hôpital. Son rythme cardiaque était irrégulier, comme pouvait en témoigner le moniteur posé sur une étagère, dans un coin de la pièce. Mais il avait l’air relativement paisible. Comme j’étais encore une petite fille, cela suffisait à me rassurer.

J’en avais assez de veiller sur Papa, parce que cela ne servait à rien. Les docteurs le surveillaient, aussi, notre présence n’était pas indispensable. Je voulais rentrer, et dormir, j’étais épuisée de ces dix heures d’attente, que j’avais passée assise sur une simple chaise.

-Maman, moi j’aimerais bien rentrer.

-… Quoi ?

Elle a dit ça d’un ton incroyablement posé à travers lequel on ressentait une immense fatigue. C’était une très belle femme, vive d’esprit, sa déchéance avait débutée en même temps que la maladie de Papa.

-J’suis crevée… En plus j’ai envie de manger des gâteaux parce que ici ils sont pas bons.

-Tu… Tu as envie de manger des gâteaux ? Tu as faim, c’est ça ?...

-Ben, oui.

-Bon… On va rentrer se reposer un peu. Je voudrais pas que toi non plus tu chopes quelque chose. Aurélien… a-t-elle poursuivi en caressant les cheveux de Papa, qui dormait. On revient dans pas longtemps.

-Je vous assure que vous n’avez aucun souci à vous faire pour votre mari, madame, a dit l’infirmière.

Maman n’a rien répondu. Elle a pris son sac, et son manteau et, moi pendue à ses basques, nous avions quitté ce grand bâtiment gris, abandonnant ce que nous avions de plus cher aux bons soins des docteurs.

Je me suis glissée avec délices entre mes draps, et me suis presque aussitôt endormie, assommée par la fatigue. Huit heures plus tard, je me suis réveillée. Mon ventre criait famine, aussi, je suis allée à la rencontre de maman, qui préparait des œufs sur le plat, dans la cuisine. L’odeur m’a mis l’eau à la bouche.

Puis, le téléphone a sonné.

J’ai vu la main de maman se crisper autour du manche de la poêle, puis elle s’est dirigée vers le combiné.

-Allo ?

On lui a dit quelques phrases, que je n’ai pas pu discerner, auxquelles elle a vaguement répondu par des « Oui… Oui. », « Hmm. » affables. Puis elle a raccroché, tremblante.

Lentement, elle s’est tournée vers moi. Je l’ai regardée, il y avait quelque chose de bizarre dans son regard. Sa pupille était comme embrumée. Elle me fixait sans me regarder

-Papa est mort.

Elle a lancé ça, comme ça, d’un ton badin, en essayant de se donner un genre de contenance. J’ai eu l’impression qu’on me jetait un sac de pierre sur l’estomac. J’ai ouvert la bouche, puis je l’ai refermée. Les larmes me montaient aux yeux, mais refusaient de couler.

-Papa, est, mort, a-t-elle répété comme un automate. Aurélien. Aurélien. Il est mort.

Elle a rouvert les yeux, le regard affolé et affolant.

Puis elle a quitté la pièce, et s’est dirigé vers sa chambre sombre, me laissant seule au milieu de ce petit salon, blanc et froid, vidé d’une présence.

J’étais triste. Je ne comprenais pas. J’avais peur. Je ne comprenais pas. J’étais terrifiée. Je ne comprenais pas.

 Puis maman a crié. Un cri glaçant, long, strident, entrecoupé de sanglots déchirants. On ressentait toute la souffrance qu’elle avait endiguée, pendant ces longs mois de combat vain contre cette maladie qui avait dévoré mon père.

J’ai couru jusqu’à la chambre, et j’ai voulu prendre maman dans mes bras. Pas pour la consoler. J’avais juste besoin de chaleur humaine, d’une preuve de compassion, de m’assurer que l’on ne m’avait pas totalement abandonnée, de quelqu’un avec qui partager mon chagrin… Mais elle m’a donnée une gifle, puis a enfoui la tête dans son matelas.

Et moi j’ai pleuré. Toute seule sur mon lit. Avec mon doudou pour seule compagnie. Maman était très bruyante. Toute la nuit, j’ai enduré ses plaintes déchirantes. Ses cris démentiels. Ses hurlements m’ont toujours accompagnés, il m’est arrivé d’en rêver, et ce encore aujourd’hui.

 

Que donnerais-je pour que Maman cesse de pleurer.

 

Ce sont les rayons de soleil, filtrant à travers les stores de ma chambre, qui m’éveillent le lendemain. J’émerge peu à peu, et trouve le courage de me saisir de mon portable. 8 heures 47. Il est plus que temps que je cesse de faire la marmotte.

Posté par vue-du-ciel à 15:54 - Commentaires [1] - Permalien [#]


Commentaires sur 8____ Lucia.

    Génial. Simplement.
    Pas moyen comment j'attends la suite.

    Posté par ColineK, 17 avril 2010 à 23:53 | | Répondre
Nouveau commentaire